Sergio Marchionne : « Fiat restera en Italie grâce aux profits faits à l’étranger »

Devant les vives polémiques à l’annonce de Sergio Marchionne mettant un terme au plan industriel « Fabbrica Italia », l’Administrateur Délégué se veut rassurant lors d’une entrevue aux journalistes La Repubblica.

Sergio Marchionne, en peu de paroles vous avez réussi à semer la panique sur l’avenir de Fiat en Italie, puis vous êtes parti pour les USA, sans rien expliquer. Maintenant on s’interroge sur le sort réservé aux entreprises, aux familles, aux communautés du travail et de la ville. Que se passe-t-il, et qu’avez-vous à l’esprit ?

Il se passe exactement ce que nous avions prévu il y a un an à la Consob. J’ai eu à le répéter, car au sujet de Fabbrica Italia il a été fait une mayonnaise tout à fait inappropriée, en utilisant le nom de Fiat pour des raisons politiques aussi bien à droite qu’à gauche, car nous sommes la seule industrie qui peut donner un sens à l’élaboration de ce pays. Je veux bien tout comprendre, mais quand je vois que nous sommes utilisés comme un paratonnerre, je n’accepte pas, et je préfère dire la vérité.

Et quelle est la vérité, le fait de bloquer les investissements en Italie avec pour seule raison la crise?

Non, il s’agit tout simplement d’une absurdité. Nous venons d’investir environ un milliard d’euro pour Maserati dans l’ex-usine de Bertone (un site que nous avons racheté en 2009 et qui n’avait pas produit de voiture depuis 2006), et 800 millions d’euros pour Pomigliano : et cela vous semble peu ?

Et la vérité, alors ?

Très simple. La Fiat a accumulé des pertes de l’ordre de 700 millions d’euros en Europe mais elle résiste à ces pertes importantes notamment grâce aux succès aux USA et dans les pays émergents comme le Brésil. Voici les deux seules faits qui comptent. Si nous voulons discuter il faut partir de ce constat : vous ne pouvez pas y échapper.

La crainte est qu’elle vous échappe, Dr Marchionne. De faibles investissements en Italie, zéro nouveauté. N’est-ce pas de cette façon que meurt une entreprise qui a plus de cent ans ?

Vous allez me répondre vous-même : investiriez-vous dans un marché abasourdi par la crise, si vous aviez la certitude de ne même pas gagner de le moindre centime d’euro, pire, de ne pas récupérer l’argent investi ? Si nous lancions de nouveaux modèles aujourd’hui nous serions noyé : un bon résultat. Et cela d’après vous serait une stratégie responsable en vers l’entreprise, les employés, les actionnaires et le pays ? Vous plaisantez !

Mais vos concurrents sont européens comme Fiat, ils opèrent sur le même marché, mais ils ne jettent pas l’éponge pour autant. Sont-ils tous imprudents et irresponsables, même s’ils conservent leur part du marché à votre dépend ?

Écoutez, pourquoi ne pas regarder les chiffres qui parlent d’eux-mêmes, beaucoup mieux que de la propagande ? Les connaissez-vous ? En Italie, le marché automobile plonge à un niveau sans précédent, un marché qui coule à pic dans tous les sens du terme, et qui est revenu aux niveaux des années soixante. Savez-vous ce que cela signifie ? Cela signifie que nous avons perdu d’un coup quarante ans. Il y a un an, le pays était au bord du gouffre. Seule l’intervention d’un acteur crédible a été en mesure de redresser la barre. L’avons-nous oublié ? Et maintenant on aimerait que la Fiat, qui se trouve en plein milieu de cette tempête, arrive à se comporter calmement comme avant, lorsque le soleil brillait ? Alors soit il s’agit d’imbéciles qui pensent cela, ou soit se sont des surhommes, qui n’ont pas le moindre esprit de logique.

Il est normal que le pays se préoccupe que Fiat quitte l’Italie, et que vous choisissiez l’Amérique, que nous perdions notre savoir-faire dans l’industrie automobile. Pour quelle raison n’avez-vous pas répondu à ces craintes ?

Si cela signifie que nous pourrions mieux communiquer, nous pouvons en discuter. Mais cela ne change rien.

Mais après cent ans d’histoire tissée entre Fiat, Turin et l’Italie, avec la création d’emplois et de richesses, mais aussi avec le soutien de l’Etat, aujourd’hui, ne vous sentez pas avoir un devoir de responsabilité nationale ?

Excusez-moi, avec les démarches que j’ai mené, il est certain que j’ai ce devoir de responsabilité. Pouvez-vous imaginer ce qu’aurait fait un entrepreneur à ma place ? Qu’aurait fait un entrepreneur étranger, en particulier un américain, un homme d’affaires avec culture anglo-saxonne? Vous devriez y répondre vous-même.

Voici donc votre responsabilité envers l’Italie ?

Avec cette situation tragique, je n’ai jamais parlé de licenciements, ou proposé la fermeture d’usine, je n’ai jamais dit que j’allais quitter l’Italie. Je vous assure que cela engage une responsabilité très élevée de faire ces choix aujourd’hui.

Mais il y a deux ans, vous aviez annoncé que les quatre lettres FIAT garderaient tout leur sens : toujours une usine (Fabbrica), italienne (Italiana), qui produira des voitures (Automobili), et tout cela à Turin. Aujourd’hui, seriez-vous prêt à le réaffirmer ?

Aujourd’hui nous sommes ici, à Detroit, mais je suis justement en route pour l’Italie. Je n’abandonne pas, si c’est ce que vous voulez savoir.

Mais vous venez de dire que le plan Fabbrica Italia est dépassé. Cela signifie que l’engagement d’investir dans le projet 20 milliards d’euros n’est pas maintenue. Ne vous sentez-vous pas coupable ?

Cet engagement a été basé sur une centaine de points, et la moitié d’entre eux ne sont plus présents, en raison de la crise. Tout le monde peut le comprendre. A l’époque nous comptions sur un marché qui se maintien, et tout s’est effondré sur une réforme du marché du travail. J’ai plus de 70 dossiers ouverts par la Fiom. Surtout, depuis aujourd’hui, le marché européen a perdu deux millions de voitures. Il y avait et il n’y a plus rien. Tout a changé, en fait. Et je ne suis pas capable de faire semblant que tout va bien, de faire comme si j’avais une vie tranquille que je ne m’inquiète pas. De toute façon vous pouvez vous cacher, mais tôt ou tard cela se retourne contre vous. Voilà, nous sommes arrivé à ce moment-là.

Le marché européen est morose, mais au sein de ce marché Fiat s’effondre beaucoup plus que d’autres. Pourquoi ?

Parce que le marché italien est pour nous absolument prédominant. Il pèse plus que les autres pays réunis. Et les marchés italiens et espagnols sont ceux qui ont perdu le plus. L’équation n’est pas trop difficile.

Mais d’autres fabricants européens continuent de multiplier les modèles. Fiat est toujours à l’arrêt et absent. C’est n’est pas aussi de cette manière que vous quittez à terme le marché ?

Si j’avais lancé maintenant de nouveaux modèles cela aurait eu la même finalité que la nouvelle Panda à Pomigliano : l’entreprise a dépensé 800 millions d’euros pour mettre au point une nouvelle version de la Fiat Panda. Il s‘agit de la meilleure Panda de l’histoire. Mais elle ne se vend pas parce qu’il n’y a pas de marché. Essayez d’imaginer, si j’avais multiplié par quatre cet investissement, si j’avais pensé avec la folie des grandeurs, pour ainsi dire, Fiat serait en faillite en 2012, alors que maintenant nous sommes ici pour parler d’autre chose. Je serai censé mendier de l’argent le chapeau à la main aux actionnaires, au gouvernement, et à qui d’autre …

Mais le renoncement à de nouveaux modèles n’est pas un abandon, une renonciation à la profession et de rester sur le marché ?

En sortant un nouveau modèle dans les conditions actuelles, peut-être que j’aurai vendu 30.000 voitures de plus, je l’avoue. Mais je vous l’accorde aussi, j’aurai perdu deux milliards de plus.

Le risque est de perdre le savoir-faire, d’une marque historique. Vous n’y pensez pas ?

La réponse est la suivante : vous ne pouvez pas le savoir, mais dans les plans stratégiques de 2004, Peugeot, avait considéré Fiat comme en faillite et avait prévu la conquête de parts de marché, comme si notre société n’était plus là. Aujourd’hui, la situation est complètement différente. Il suffit de comprendre dans quel genre de monde nous vivons. Il existe un rapport de Morgan Stanley qui selon lui au cours de la dernière décennie, General Motors a injecté 12 milliards d’euros en Europe, qui aujourd’hui sont pratiquement perdus.

Qu’est-ce que cela signifie? Que toutes les responsabilités sont liées à l’état du marché et non pas à vous ?

Oubliez les responsabilités, parlons chiffres. Cela signifie que le marché n’est pas là. En Italie, nous sommes sous les 1.400.000 voitures vendues, ce qui signifie que nous avons perdu 1.100.000 en cinq ans.

Et comment voyez-vous l’année prochaine ?

Mauvaise, très mauvaise. D’un côté les gens n’ont pas de pouvoir d’achat, ils ont perdu leur emploi, leurs économies ont disparu, aucune perspective d’avenir. Nous nous rendons compte ? L’achat d’une nouvelle voiture est la dernière chose à laquelle les gens pensent, ils se serrent la ceinture. Il s’agit d’un mécanisme que vous pouvez comprendre.

C’est aussi de la faute des incitations qui ont poussé à l’achat sans avoir besoin d’acheter ?

C’était une drogue, cela ne fait aucun doute.

Mais vous en avez aussi grandement bénéficié, ne vous en souvenez-vous pas ?

Nous en avons tous bénéficié, nous, les Français, les Allemands. J’ai toujours pensé que cette drogue allait engourdir le marché. Nous avons vendu un « Cube » de gaz naturel à moins de 5000 euros, 4990 euros : dopés au maximum.

Ce sont les fameuses aides d’État, que vous ne devriez pas oublier aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Oui tout à fait, la dernière fois j’ai dit non. J’imaginais créer une bulle qui gonfle les tubes d’air du marché, pour finir par les faire exploser tôt ou tard. En quelque sorte doper artificiellement les chiffres face à la crise, à une difficulté, à un problème, plutôt que de l’affronté.

Aujourd’hui, la peur est la suivante : que la Fiat Américaine ne traite pas le problème de la production automobile en Italie. Comment réagissez-vous?

Je dirige une entreprise qui produit 4.100.000 voitures par an. La semaine dernière, je suis allé à Las Vegas pour une réunion avec les concessionnaires : entre les nouveautés et les restyling nous avons présenté 66 voitures. Vous vous rendez compte ? C’est un signe de grande expansion commerciale d’une entreprise mondiale. Cela doit être jugé en termes globaux. Celui qui connait une telle croissance aux États-Unis et en Amérique latine, peut-être qu’il peut aussi faire des voitures, et peut-être qu’il peut comprendre le marché.

Et l’Italie ? Vous ne pouvez pas l’ignorer.

Mais vous ne pouvez pas penser à Fiat en tant que seule société italienne. Vous seriez en retard de dix ans. La Fiat n’est plus une entreprise uniquement italienne, elle opère dans le monde entier avec des règles de business, de finances, de gestion des salariés appliquées dans le monde. Pour être clair: si je développe une voiture aux Etats-Unis et que je la vends en Europe en y gagnant, pour moi c’est pareil et ça doit être fait sans état d’âme.

Si ce n’était pas la question de la responsabilité nationale envers le pays et ceux qui y travaillent, qu’en pensez-vous ?

Vous devriez déjà avoir compris ma stratégie. Je vous l’exprime en une formule : je chercher à tenir compte de la reprise du marché américain, de l’exploiter au maximum pour gagner une certaine sécurité financière qui me permettra de protéger la présence de Fiat en Italie et en Europe en ces moments critiques. Agir autrement, ce serait de la folie.

Vous êtes spécialisé dans les citadines : avez-vous l’idée d’une voiture anti-crise ?

Les modèles ne vieillissent pas bien. Je peux lancer la meilleure des voitures à une époque comme aujourd’hui où le marché est morose, mais en vain, deux ans plus tard, lorsque les conditions du marché changent, ce modèle est dorénavant ancien, et l’argent investit est donc perdu pour toujours.

Mais vous allez lancer la 500L, produite en Serbie. Qu’espère Fiat avec ce modèle ?

Je l’ai présenté aux américains lundi dernier. L’accueil a été fantastique sur ce marché, et je suis confiant. Cela va nous aider. Mais si je devais me concentrer uniquement sur les résultats de l’Europe, nous n’aurions jamais pu la faire. Et j’ajoute une chose : je vends le 500L à 14.500 euros. Citroën a décidé de vendre la C3 Picasso, qui est un concurrent, à moins de 10.000 euros, pour écouler son stock. Il s’agit d’un prix qui est sous mon coût variable. Voilà comment c’est maintenant le marché en Europe.

Comment expliquez-vous aux américains leur succès à Detroit et la catastrophe à Turin ?

Quand je leur explique, ils font le calcul et me disent ce qu’ils feraient : Fermer deux usines afin de supprimer la surcapacité du système européen.

Et vous ?

Les calculs je sais comment les faire moi aussi. Si j’agis différemment, c’est bien qu’il doit y avoir une raison.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Que je ne parle pas de surcapacité, ni de fermeture, mais je dis seulement qu’il n’y a pas de marché pour garantir l’équilibre financier de la Fiat.

Et quand voyez-vous un changement pour le marché ?

Jusqu’en 2014, je ne vois rien. C’est pour cela que tout investissement en 2012 serait mortel. A moins que quelqu’un m’explique que les règles ne s’appliquent pas à nous. Mais vous devez me le faire par écrit. Parce que quand nous sommes entré dans le marché européen, nous n’avons pas seulement fait disparaitre les frontières, nous avons également fait sauter l’habitude de faire un peu de dévaluation en temps de crise. Maintenant que le luxe n’est plus là, et tant que Monti et Draghi dirigent la barque, heureusement nous ne sortirons pas de la Zone Euro. Donc, nous devons respecter les règles.

Voici un discours directement adressé au gouvernement. Ils souhaitent vous rencontrer pour des éclaircissements. Les verrez-vous ?

S’il me cherchent, je les verrais, bien sûr. Je suppose que je rencontrerai Passera, Fornero. Mais bon ?

Ils vous demanderont des garanties pour Fiat en Italie et voudront savoir quel est votre plan stratégique.

Survivre à la tempête avec l’aide de la partie de l’entreprise qui se porte bien en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, afin de soutenir l’Italie, je pense que c’est un discours stratégique.

Donc, vous le ferez ?

Je le ferai, mais je ne peux pas le faire tout seul. Il faut un engagement de l’Italie. Je fais ma part et il ne s’agit pas juste de paroles en l’air. Cette année, Fiat va remporter plus de 3 milliards et demi au niveau opérationnel, tous en dehors de l’Italie, alors que près de 700 millions d’euros seront perdu en même temps dans notre pays. Voilà la preuve de ce que je vous dis.

Que voulez-vous dire ?

Que je ne suis pas l’homme en noir.

Avec le syndicat, oui. Il semble que vous avez déclaré une guerre idéologique à la Fiom, à partir des années soixante.

Des histoires. Je veux une réforme du travail qui nous amène à rattraper les autres pays. Si Fiat veut s’associer avec Chrysler, nous devons être fiables. Je sais que la Fiat de l’époque de Valetta avait des crèches et des colonies de vacances, mais il s’agit d’une époque où nous étions protégé de la concurrence. Nous sommes entré dans la danse, la grande danse de la mondialisation : cela ne veut pas dire que j’aime bien, mais comme on dit en Amérique : du dentifrice est sorti, et le remettre dans le tube ne peut plus se faire.

Mais vous vous rendez compte que le travail est aujourd’hui le problème numéro 1 de l’Italie ?

Oui, voici ma responsabilité envers le pays, ce qui va de pair avec la responsabilité de mes actionnaires. Mais une «république fondée sur le travail», c’est aussi être compétitif, créer des emplois par le biais de défis et de concours. Cette culture-là nous manque.

Source : La Repubblica

26 Commentaires

  1. opoz dit :

    Difficile de commenter ses propos sans connaître « de l’intérieur » la situation exacte du groupe.

    Je pense qu’il prépare l’opinion publique italienne à la fermeture de certaines usines (les ventes de la Panda ne sont pas de nature à le satisfaire d’avoir investit 800M d’Euros à Pomigliano).

    Plus grave, il doit entamer un travail de reconquête de l’opinion publique européenne sur le thème de la qualité de conception du véhicule. FIAT a perdu du terrain face à Renault/PSA sur le marché des petits véhicules.

    Dans sa guéguerre (?) avec PSA, une contre-vérité relevée : Citroën ne commercialise pas son minispace C3 Picasso en-dessous de 10 000 euros.

    Sur le site internet, une simple recherche sur une Punto vous renvoie une série de modèles sans distinction fine de finition ou de motorisation (!), ce n’est pas sérieux et incitatif.

  2. rom1-37 dit :

    Sorti de l’entrevue, Fiat pourrait fermer deux de ses 5 usines

    http://www.lagazzettadelmezzogiorno.it/notizia.php?IDNotizia=496195&IDCategoria=2694

  3. alf14 dit :

    A noter aussi qu’un financier comme SM ne va certainement pas conserver des divisions déficitaires, même si d’autres sont profitables… pure démagogie…
    Fiat Europe est mort, qu’on se le dise. Allez, on va dire qu’on va encore attendre un miracle pour Genève 2013, mais je n’y crois plus…

  4. rom1-37 dit :

    Le 6 mars dernier il assurait qu’aucune usine n’allait fermer.Aujourd’hui, il parle d’en fermer 2. Il savait pertinemment en mars q’il serait obligé de le faire… Pourquoi toujours ce jeu du chat et de la souri ?

  5. T61 dit :

    rom1-37

    parce que toi, bien sur, si tu étais à la place de SM,tu te pointerais et tu annoncerais direct :
    « bon ben les amis, moi je ferme 2 usines »
    Alors peut-être qu’il le savait, mais ça on n’en sait rien que je sache, et ce n’est pas pour autant que ça rende les choses faciles je pense.
    Personnellement, je trouve logique qu’en période de crise on gère une entreprise de façon prudente.Si c’était ton pognon, serais-tu d’accord pour qu’on le jette dans un puits sans fond ? J’en doute….

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